mardi 30 mai 2006

Vert de gris

Les nuages formaient une voûte grise. Les arbres penchaient sous les coups de boutoir de bourrasques violentes. Je descendis encore un peu plus le chemin, jusqu’à la plage. De l’autre côté du bras de mer, la forêt dévalait la pente raide et s’abîmait dans les rochers, sur la rive. J’étais en avance. Et un peu nerveux. J’imprimais mes pas dans le sable humide et vierge. Personne.

Mon amie et moi avions eu des « mots », comme l’on dit. Depuis dix ans que nous vivions ensemble, nous ne nous étions jamais disputés de la sorte. J’étais encore rentré tard, un peu éméché. Une fois de trop. Depuis trois jours, je vivais chez un ami. Elle me manquait. Son sourire me manquait. Ses yeux me manquaient. Sa peau me manquait.

J’avais alors eu l’idée de l’inviter à me rejoindre ici, sur cette plage où nous nous étions embrassés la première fois. C’était au printemps. Je l’avais rencontrée quelques jours plus tôt, chez des amis. Toutes les autres avaient disparu l’espace d’un de ses battements de cils. Nous nous étions retrouvés ici même, un soir de Mai, au soleil couchant. Sans même nous dire un mot, nous nous étions embrassés. J’espérais bien que cet instant magique se renouvelle aujourd’hui. Au téléphone, elle m'avait semblée émue par mon attention.

J'observai de nouveau l’autre rive. Le clocher d’une petite église émergeait de la forêt.

En me retournant, quelques instants plus tard, J'ai découvert un sac. Posé sur le sable. Mon sac.

mardi 23 mai 2006

Blessure

Elle est là. Sous le lampadaire. Au milieu du parking. Je m’approche doucement. Fébrile. J’essaie de prendre un air détaché, mais mon cœur bat la chamade. Je regarde autour. Je suis seul. Il est tard. C’est une voiture verte. Une Peugeot. Petit modèle. Délabrée. Je m’approche encore. Et encore plus près. Jusqu’à la toucher. Le capot est encore chaud.

Il est donc là. Il est encore venu ce soir. Des lames me transpercent de toutes parts. Je me glisse hors du parking, et me faufile entre les voitures jusqu’à la petite rue qui longe l’arrière de son immeuble. Elle m’a pourtant tenu la main mardi. Ses yeux pétillaient de joie. Je la sentais amoureuse, désirante. Mais encore une fois il est revenu. Elle l’a rappelé. Ma tête est lourde. Mon esprit, confus. Je compte les étages. Au troisième, sa chambre semble inondée de lumière. Je reste là, haletant.

Plus tard, la lumière se tamise. Je les imagine nus. Je le vois, caressant sa peau brune. Ses cheveux noirs. S’enivrant de son parfum. Embrassant ses seins si doux. Je l’entends, elle, geindre de plaisir. Le sourire aux lèvres. Je voudrais les observer. Les épier. Guérir par la souffrance ultime. Mais je reste là. Dans le froid.
Il y a déjà quinze ans, mais je n’oublie pas.

La découverte

Tout a commencé lorsque j'ai fixé mon regard sur la chaise grise et vide, face à mon bureau. Derrière, les placards en mélaminé, tous fermés. Sur le bureau, des dossiers épars, aux pochettes multicolores. Depuis combien de temps étais-je ici ? La plante verte, sur le côté, avait grandi. Quelques bruits de voix me parvenaient par flots discontinus depuis les autres bureaux dans le couloir.
J'ai observé son portrait, à gauche de l'écran. Son teint un peu blafard, les cernes encore discrètes sous les yeux. J'imaginais ses petits seins, ses cheveux mi-longs, un peu rêches. Je la voyais dans son tailleur gris ou noir, sortant du métro, anonyme parmi les anonymes. L'aurais-je reconnu, de dos, parmi cette foule ? Je n'en n'étais même pas sûr. Depuis combien de temps étais-je avec elle ?

J'ai pensé au week-end prochain, qui se préparait. Toujours les mêmes amis, avec qui on pouvait discuter de tout, sauf de ce qui était vraiment important. Et surtout sourire, faire de bons mots, être conformes à notre image. Supporter leurs enfants trop gâtés ou trop bien éduqués. Depuis combien de temps les connaissais-je ?

J'ai éteint l'ordinateur, rangé les dossiers par piles de couleurs, pris ma veste. Je savais que je ne reviendrais jamais.

La fuite

La longue file bleue serpentait au travers des dunes. Quelques hommes, des enfants, beaucoup de femmes et quelques vieillards. Les plus solides portaient des charges, les autres peinaient. Le vent s'était levé depuis quelques minutes, on commençait à ne plus y voir. Le sable s'envolait en écume à la crête des dunes.

Le sable tourbillonnait autour de leur mollets, qu'ils protégeaient comme il pouvaient de morceaux d'étoffes enroulés depuis la cheville jusqu'au genou. Leurs tuniques flottaient en drapeau. Bleues comme la mer. Bleues comme l'espoir. La tête baissée, ils progressaient lentement, sans un mot. Le vent sifflait, torturant leurs tympans. L'horizon disparut complètement, tout n'était que sable. Les quelques bêtes qu'ils avaient pu amener avec eux croulaient sous les paquets, confectionnés à la hâte.

Des hommes en armes, les plus jeunes et les plus vaillants, ouvraient la marche. Ils allaient plus vite et avaient distancé le reste de la troupe. Parfois, il rencontraient le squelette d'un animal, les côtes dressées, telle une herse abandonnée là par quelque paysan découragé. Combien de jours leur faudrait-il pour atteindre leur but ? Quatre ou cinq avait dit le vieux Maalek. Puis après il y aurait le port. Et le bateau, vers le nord. Mais cela faisait déjà sept jours qu'ils marchaient.

Ouzine, qui appartenait au groupe de tête, se retourna. Rebrousser chemin? Ils ne pouvaient pas, ils ne pouvaient plus.

Le jour d'après

Le lendemain, tout était différent. Je me suis levé tard. Ils étaient déjà partis. Ils m'avaient accueilli hier soir. En tirant les lourds rideaux verts, j'ai découvert l'horizon. Ce fut comme une apparition. Tant d'années que mon regard n'avait pu ou su se porter aussi loin. Les rumeurs étouffées de la ville parvenaient en flots réguliers. Le ciel, sans nuages, me semblait immense. Le soleil était déjà haut.

J'étais libre et vide à la fois. N'ayant rien prévu, je fis tout lentement. Le café eut une autre saveur. Les nouvelles, à la radio, me semblèrent plus joyeuses. Devant la glace, je me trouvai changé. Plus jeune, moins courbé, moins gris.

En bas dans la rue, les gens semblaient sourire. Moi aussi. Je redécouvrais ma propre ville. J'entendais des rires d'enfants. Je percevais la tendresse dans le regard de leurs parents. Je m'arrêtai quelques instants pour observer les deux vieux, sur le banc, qui distribuaient quelques miettes à un groupe de pigeons avides. Tout sentait bon. Je passai devant un fleuriste et fus envahi d'une vague de fraîcheur.

Plus tard, j'ai déjeuné à la terrasse de la brasserie de la mairie. Une fille traversa la place. Brune. Bronzée. On devinait les galbes de ses cuisses, la fermeté de ses seins et la douceur de sa peau. Elle passa près de moi et sourit. Le regard masqué par ses lunettes noires. Puis, telle une apparition, elle disparut à l'angle de l'immeuble. Il faisait chaud et je me sentais bien.

Hier je t'ai quitté.

Derrière le rideau

Je me lève sans un bruit. Il est cinq heures. Les enfants dorment, juste à côté. J’ai l’esprit embrumé. Des douleurs dans le dos. Doucement, je me faufile entre les matelas. Ne pas les réveiller. Je vais jusqu’à la cuisine. Je ferme la porte et mets de l’eau à chauffer pour mon thé. En attendant, je me débarbouille dans l’évier. Il pleut. L’humidité suinte tout autour de la fenêtre délabrée. Je me regarde dans la petite glace suspendue au-dessus du robinet. Des cernes noires entourent mes paupières mi-closes.

Dans le placard, au-dessus du riz et des légumes, il y a mes vêtements. Je m’habille en silence. Puis je bois mon thé. Je me faufile de nouveau à travers l’autre pièce, jusqu’à la porte d’entrée. Dehors, le vent souffle. Le jour n’est pas encore levé. Je marche jusqu’à l’arrêt de bus. Trois quarts d’heure plus tard je suis à la station de métro. Je me pelotonne sur un siège, la tête contre la vitre. Je rêve des champs d’oliviers. De la mer si bleue. Du soleil si fort. Plus nous avançons et plus la rame se remplit. Encore neuf stations. Puis un autre bus. Marcher jusqu’à l’entrepôt. Faire la queue avec les autres sous la pluie. Et enfin prendre la marchandise. Revenir. Préparer les paquets. Vers dix huit heures, je reprendrai le bus et le métro. J’aurai revêtu mes plus beaux habits. Elle aura ciré mes chaussures. J’arpenterai les rues animées. Je rentrerai dans les restaurants.

Je suis celui qui vend des roses aux amoureux.

Réveil

Un brin de lumière éclaire ses lèvres. Puis son nez. Et enfin ses paupières qui s’ouvrent doucement, puis se referment. Elle se retourne dans un soupir. Le drap enrobe ses jambes et enlace ses hanches. Le chat lève la tête, s’étire et s'enfuit. Elle s’est rendormie d’un souffle léger. Gaillards, quelques rayons s’aventurent sur sa nuque. Les bruits du marché, en bas, arrivent jusqu’ici, se faufilant par la fenêtre entrouverte.
Les murs blancs réfléchissent la lumière pénétrant maintenant à grand flot, que les lourds rideaux grenats peinent à contenir. Les portraits, au mur, sourient. Le parquet luit de ses lattes noueuses. Quelques vêtements, abandonnés au sol, tracent le chemin d’un coucher que l’on devine tardif. Le chat est là, devant la fenêtre. Consciencieux et méthodique.

Nouveau soupir. Les paupières dévoilent des yeux bleus qui regardent on ne sait où. Puis le sol. Puis le plafond. Un semblant de sourire déforme les lèvres fines. Les mains s’agitent dans la chevelure blonde. Un bâillement sonore détourne le chat de sa besogne. D’un mouvement brusque, les draps découvrent les jambes et viennent recouvrir le visage. Le corps ondule doucement. Encore un soupir. Le chat observe. Elle s’agite un peu plus, puis les draps s’envolent. Brusquement, elle se retrouve assise sur le côté du lit. Les mains fouillent un visage qui semble chiffonné par le sommeil. Elle se lève. Un pas hésitant la mène jusqu’à l’embrasure de la porte de la chambre. Puis elle disparaît
.

L'horloge

L'horloge indiquait désormais l'heure à laquelle tu serais entré il y a quelques années. Tu aurais ouvert la lourde porte de chêne d'un geste brusque et aurais pénétré d'un pas sûr et sonore. Assis à la table, dans la cuisine, j'aurais observé en silence son ombre immense se répandre sur les premières marches de l'escalier. Tu aurait enlevé ton manteau et tes bottes. Ta voix profonde aurait retenti, lorsque tu aurais demandé à Maman si c'était prêt. Tu te serais observé un moment dans la vitre de l'horloge.

Elle allait sonner dans quelques instants. Tout avait changé autour. Les murs avaient été repeints. Il n'y avait plus de tableaux, et les bibelots de ma mère avaient disparus. Le panier du chien aussi.

Il ne restait plus qu'elle. Droite et un peu hautaine. Qui faisait les comptes. Elle sonna. Je me rappelais alors les brumes matinales qui, l'hiver, enveloppaient mon départ pour l'école. Je savais qu'il fallait que je sois déjà au bord de la route quand elle sonnait huit heures. Souvent, j'étais en train de courir quand le premier coup résonnait. Le ronflement du car, dans la côte, couvrait les autres coups.

Un hiver, il avait plu, puis gelé. Ce qui était plutôt rare. Les arbres ployaient sous le poids de la glace. Au passage du car, les branches tintaient, emplissant l'air d'une musique cristalline, aussi étrange qu'inattendue.

La musique des anges. Ils jouent pour toi désormais.

Dépression

Je n'arrive plus à contenir les tremblements de ma mâchoire. Je serre. Mais rien n'y fait. Ma gorge se noue encore un peu plus. Je transpire. Le métro arrive, mais quand les portes s'ouvrent, je sais que je ne pourrais pas y monter. Je rentrerais à pied, encore une fois.

Les immeubles, imposants, sombres et gris, m'écrasent. Je marche vite, en automate. Le ciel est bas, blanc et uniforme. Chacun des bruits de la rue résonne en moi différemment, mais douloureusement. J'approche. Je flotte au-dessus de mon corps. Toutes mes pensées m'entraînent vers la peur obsédante que "ça" revienne. La clé dans la porte. Mes mains tremblent.

J'entre et m'assois sur la première chaise, la tête entre les mains. "ça" monte. Mes jambes me font mal. L'étau se resserre. Sur mon ventre d'abord, puis sur mon dos. Mon thorax est bientôt compressé. Mon souffle se fait plus court et mon cœur se débat. Puis voilà la douleur intense, ultime. La sensation de n'être rien. La sensation que tout est rien. Que rien n'a de sens. Ni passé. Ni avenir. Que je m'abîme dans un univers absurde et irréel. Que ma nouvelle réalité est le néant. Plus un son. Ma gorge est à son tour prise dans l'étau. Puis les larmes, chaudes et abondantes. Enfin les spasmes, violents. Mon corps qui lutte contre l'étau. Je suis à genou.

La fatigue tombe d'un seul coup. Je me couche. Mes yeux se ferment doucement. Au-dessus, des enfants rient.

Effluves

J'aime le printemps. Ce matin-là, j'ai remonté la rue. Doucement. Les bruissements du marché, plus haut, parvenaient jusqu'à moi, transportés par une brise légère, parfumée de l'effluve subtile des arbres en fleurs.

Je me suis arrêté prendre le journal. Puis j'ai traversé le marché, ralentissant devant une pyramide de pots de miel aux noms pleins de poésie, dépassant les étals sanguinolents des tripiers, souriant à la vendeuse de fruits aux yeux en amande et à la peau de pêche.

J'ai continué jusqu'à la place. En face, le café était ouvert. J'aimais cet endroit, le zinc brillant, les boiseries aux tons chauds, le patron moustachu, avenant et gouailleur, à l'accent fleurant bon le sud.

Je commandai un café et j'ouvris le journal. A ce moment-là, un homme, noir, d'une cinquantaine d'années, est entré. Aussitôt, le chien, derrière le comptoir, bondit, retenu par sa chaîne, écumant, aboyant et menaçant le nouvel arrivant. L'homme, stoïque et digne, regarda le chien, puis le maître, et sortit doucement. A reculons.

Le moustachu s'approcha de moi et dit:

- "Il est bien dressé, hein !!!"

J'acquiesçai mécaniquement. J'ai payé et quitté le comptoir. Arrivé à la porte, j'ai trouvé l'atmosphère moite, le ciel bleu avait pris une teinte grise, presque blanche, métallique. Ça sentait les égouts.

Aéroport

La porte s'ouvre en coulissant sans bruit. Je me retrouve sous la douche chaude et sèche de la climatisation du sas. Comme d'habitude, des groupes multiformes se pressent sur le linoléum brillant. Les enfants s'accrochent à leurs parents en chouinant, les parents s'accrochent aux chariots qui couinent, les chariots accrochent les bagages qui traînent. Une voix charmeuse annonce des retards et des annulations, provoquant un mouvement brusque de passagers, tel un vol d'étourneaux affolés, de l'écran des départs vers les comptoirs des compagnies incriminées.

Je suis en avance. Le vol quotidien IH5645 n'arrivera que dans trois heures. Je vise un banc, un peu à l'écart. Une femme de ménage s'approche, en godillant de son balai-éponge. En passant à ma hauteur, elle sourit. Je lui réponds avec toute la courtoisie nécessaire.

J'ouvre mon livre et me plonge dans la suite des élucubrations de ce nébuleux philosophe de Budapest que j'ai découvert il y a peu. Le thème est ardu et son style plutôt baroque. Les heures s'égrènent ainsi, mon cerveau pris dans la toile conceptuelle issue de la réflexion tourmentée du hongrois.

C'est l'heure. Je me lève et m'approche. Après quelques minutes, les premiers voyageurs passent la porte du fond le visage creusé par la fatigue. J'attends. Au bout de quinze minutes, c'est fini. Une hôtesse me fait signe, l'air contrite, que non, il ne reste plus personne.

Trois mois que je viens tous les jours, pourquoi ne reviens-tu pas ?