Lorsque sur tes lèvres roses
Se posent les premiers rayons du jour,
Lorsqu'un sourire diffus éclaire ton visage,
Lorsque ton corps se déplie doucement,
Lorsque tes paupières laissent tes yeux éclore,
Alors déjà je sais que ta présence
Aura raison de mes tourments.
jeudi 28 février 2008
mardi 26 février 2008
Consigne - Paysage intérieur
Quel est mon paysage intérieur ?
Lorsqu’on arrive ici, on est frappé par la diversité des paysages. Une plaine s’étend devant nous à perte de vue. A gauche, de hauts sommets enneigés découpent le ciel azur et sans nuage. A droite, une plage s’étire et au-delà, l’océan infini. Derrière nous, des collines en pentes vertes et douces.
Ne serait-ce là le paradis ? Pourtant quelque chose nous dérange. Si l’on s’enfonce dans les champs, devant nous, on s’aperçoit vite qu’on ne foule qu’une culture, parfaite et homogène. Il manque ici la variété. Tout est uniforme. Sublimement réalisé mais absolument conforme à l’idée que l’on s’en fait.
On foule les terres du dieu de la maîtrise. Tournons-nous maintenant. Les pics acérés de la montagne sont parfaitement dessinés. Aucun mouvement de roche contrariant l’exacte rectitude des parois. Les flancs sont mangés par une forêt de sapins épaisse. On aperçoit les troncs droits parfaitement verticaux. Bien sûr, aucune branche brisée.
A notre gauche, les collines déroulent une pelouse digne des meilleurs golfs. Pas un bosquet, pas un taillis qui ne vienne perturber la douceur et l’harmonie des courbes. Pas un animal qui ne vienne fouler l’herbe grasse.
Sur la plage, pas une roche. Le sable est fin, blanc. Une rangée rectiligne de cocotiers vigoureux prodigue une ombre bienfaisante. Les vagues se brisent mollement à intervalles métronomiques.
Nous sommes dans un paradis perverti par la perfection. Ce monde a été construit par la tyrannie d’une idée féroce. Cette idée et sa réalité exclusive qui bannit toute fantaisie, toute incongruité, tout accident. L’inutile est une vertu fondatrice. Vertu que le maître de ces lieux, fort de son expérience navrante et glaçante, semble désormais tout décidé à ériger en art de vivre.
Lorsqu’on arrive ici, on est frappé par la diversité des paysages. Une plaine s’étend devant nous à perte de vue. A gauche, de hauts sommets enneigés découpent le ciel azur et sans nuage. A droite, une plage s’étire et au-delà, l’océan infini. Derrière nous, des collines en pentes vertes et douces.
Ne serait-ce là le paradis ? Pourtant quelque chose nous dérange. Si l’on s’enfonce dans les champs, devant nous, on s’aperçoit vite qu’on ne foule qu’une culture, parfaite et homogène. Il manque ici la variété. Tout est uniforme. Sublimement réalisé mais absolument conforme à l’idée que l’on s’en fait.
On foule les terres du dieu de la maîtrise. Tournons-nous maintenant. Les pics acérés de la montagne sont parfaitement dessinés. Aucun mouvement de roche contrariant l’exacte rectitude des parois. Les flancs sont mangés par une forêt de sapins épaisse. On aperçoit les troncs droits parfaitement verticaux. Bien sûr, aucune branche brisée.
A notre gauche, les collines déroulent une pelouse digne des meilleurs golfs. Pas un bosquet, pas un taillis qui ne vienne perturber la douceur et l’harmonie des courbes. Pas un animal qui ne vienne fouler l’herbe grasse.
Sur la plage, pas une roche. Le sable est fin, blanc. Une rangée rectiligne de cocotiers vigoureux prodigue une ombre bienfaisante. Les vagues se brisent mollement à intervalles métronomiques.
Nous sommes dans un paradis perverti par la perfection. Ce monde a été construit par la tyrannie d’une idée féroce. Cette idée et sa réalité exclusive qui bannit toute fantaisie, toute incongruité, tout accident. L’inutile est une vertu fondatrice. Vertu que le maître de ces lieux, fort de son expérience navrante et glaçante, semble désormais tout décidé à ériger en art de vivre.
Consigne - Courir
Ecrire à partir d’un verbe et donner à voir et à sentir.
Courir au point de perdre la maîtrise. Courir au point que le corps semble se disloquer. Courir au point que la tête paraisse prise dans un étau. Courir au point que les poumons s’enflamment.
Je cours à ce moment-là comme un enfant, les larmes aux yeux et les poings serrés. Je cours, débridé, comme si chaque foulée était la dernière. Je cours, débarrassé du mors de la raison. Devant moi, la perspective floue et vibrante du chemin de graviers. Je sens la fraîcheur du soir sur mon front brûlant. Les senteurs printanières s’engouffrent dans mes narines et inondent ma gorge. Mon cœur bouscule ma poitrine et s’y débat avec l’énergie de la bête traquée.
Je sens la sueur perler le long de ma colonne. J’accélère encore. Mes poumons sifflent comme la chaudière d’une locomotive. Mes bras battent l’air, s’accrochant à une corde invisible. Mes genoux souffrent en silence. Je passe le virage. En contrebas, je le vois qui s’éloigne sur sa mobylette jaune. J’accélère encore. Je ne vois plus rien, le regard plein de larmes et de sueur. Plus que quelques mètres. Je m’arrête brusquement, dérape et trébuche. J’ouvre la boîte. Il y a quelque chose, au fond. Je plonge le bras. Une facture. Mais quand me répondras-tu ?
Courir au point de perdre la maîtrise. Courir au point que le corps semble se disloquer. Courir au point que la tête paraisse prise dans un étau. Courir au point que les poumons s’enflamment.
Je cours à ce moment-là comme un enfant, les larmes aux yeux et les poings serrés. Je cours, débridé, comme si chaque foulée était la dernière. Je cours, débarrassé du mors de la raison. Devant moi, la perspective floue et vibrante du chemin de graviers. Je sens la fraîcheur du soir sur mon front brûlant. Les senteurs printanières s’engouffrent dans mes narines et inondent ma gorge. Mon cœur bouscule ma poitrine et s’y débat avec l’énergie de la bête traquée.
Je sens la sueur perler le long de ma colonne. J’accélère encore. Mes poumons sifflent comme la chaudière d’une locomotive. Mes bras battent l’air, s’accrochant à une corde invisible. Mes genoux souffrent en silence. Je passe le virage. En contrebas, je le vois qui s’éloigne sur sa mobylette jaune. J’accélère encore. Je ne vois plus rien, le regard plein de larmes et de sueur. Plus que quelques mètres. Je m’arrête brusquement, dérape et trébuche. J’ouvre la boîte. Il y a quelque chose, au fond. Je plonge le bras. Une facture. Mais quand me répondras-tu ?
Consigne - le labyrinthe de mon écriture
Le labyrinthe comme métaphore de mon écriture.
Découragé. Découragé parfois par les chemins tortueux et sans fin de mon exercice littéraire. Découragé souvent de ne point entrevoir une issue à mon écriture, qui semble courir inexorablement en me traînant derrière elle. Découragé enfin, lorsque la page blanche s’érige devant moi comme un mur, signifiant le brutal et angoissant inachèvement d’un récit.
La page est un miroir sans reflet. Comme le Minotaure devait errer, couloirs après couloirs, j’erre de page en page. Vierges de signes distinctifs qui pourraient nous distraire, les couloirs comme les pages nous renvoient vers les seuls êtres ici dotés de fantaisie : Nous-mêmes. Et c’est ainsi que je me découvre, page après page, me trompant parfois, reculant souvent.
Où suis-je ? Si la littérature est un monde fini, où puis-je bien me situer ? La prochaine ligne que j’écrirai me rapprochera t’elle de mon but ? Je suis étourdi par cet abîme. Comme le Minotaure ne pouvait rien espérer en arrêtant de marcher, je ne puis cesser d’écrire. Ma plume me sauve du néant.
Mais une force étrange me porte. L’espoir. L’espoir de voir un jour l’horizon se dégager et le ciel s’ouvrir. L’espoir qu’au détour d’une phrase, je vois se dérouler devant moi un paragraphe, puis un chapitre, puis un livre. Mais on ne sort pas par hasard, sans génie, sans avoir épuisé les méandres de ses pensées les plus obscures. Je suis condamné à écrire encore. Tout ce que j’écrirai sera le récit de mon périple dans le dédale de mes sentiments et de mes raisonnements. Et si un jour je trouve l’issue, je pourrais jeter ma plume, car sans questionnement il n’est point de création.
Découragé. Découragé parfois par les chemins tortueux et sans fin de mon exercice littéraire. Découragé souvent de ne point entrevoir une issue à mon écriture, qui semble courir inexorablement en me traînant derrière elle. Découragé enfin, lorsque la page blanche s’érige devant moi comme un mur, signifiant le brutal et angoissant inachèvement d’un récit.
La page est un miroir sans reflet. Comme le Minotaure devait errer, couloirs après couloirs, j’erre de page en page. Vierges de signes distinctifs qui pourraient nous distraire, les couloirs comme les pages nous renvoient vers les seuls êtres ici dotés de fantaisie : Nous-mêmes. Et c’est ainsi que je me découvre, page après page, me trompant parfois, reculant souvent.
Où suis-je ? Si la littérature est un monde fini, où puis-je bien me situer ? La prochaine ligne que j’écrirai me rapprochera t’elle de mon but ? Je suis étourdi par cet abîme. Comme le Minotaure ne pouvait rien espérer en arrêtant de marcher, je ne puis cesser d’écrire. Ma plume me sauve du néant.
Mais une force étrange me porte. L’espoir. L’espoir de voir un jour l’horizon se dégager et le ciel s’ouvrir. L’espoir qu’au détour d’une phrase, je vois se dérouler devant moi un paragraphe, puis un chapitre, puis un livre. Mais on ne sort pas par hasard, sans génie, sans avoir épuisé les méandres de ses pensées les plus obscures. Je suis condamné à écrire encore. Tout ce que j’écrirai sera le récit de mon périple dans le dédale de mes sentiments et de mes raisonnements. Et si un jour je trouve l’issue, je pourrais jeter ma plume, car sans questionnement il n’est point de création.
Consigne - Texte à consignes successives
Description neutre d’un endroit où j’ai été dans les trois derniers mois
Dans la plus grande pièce de la maison, au rez-de-chaussée, il y a une cheminée immense. Des piliers en pierres massives encadrent l’âtre. Devant, une longue table s’étire jusqu’à la bibliothèque, de l’autre côté. Son bois sombre reflète les lueurs blafardes du lustre, qui pend juste au-dessus. Elle est encadrée sur toute sa longueur de chaises dont les hauts dossiers sont recouverts d’un tissu terne. La bibliothèque ploie sous le poids des ouvrages anciens, marqués par les outrages du temps. Il ne semble pas y avoir d’ordre et les livres paraissent avoir été rangés plus en fonction de leur taille et de leur volume qu’en fonction de la valeur qu’ils représentent aux yeux de leur propriétaire. A gauche de la bibliothèque, une fenêtre condamnée laisse entrevoir, au travers ses vitres poussiéreuses, la vigne vierge qui s’immisce dans les fentes de ses volets.
Faire entrer le son
Le feu crépite par moment, puis, une bûche incandescente se brise. Sous l’effet de la chaleur, la cheminée respire. On entend l’air happé et aspiré par le conduit. Le reste de la pièce est immobile, suspendue aux borborygmes du monstre.
Faire entrer l’odeur
Il flotte une odeur un peu fade mais persistante de vieux papier. S’y mêle des effluves de cuir et, bizarrement, de thym.
Faire entrer le personnage
Tu es debout devant la bibliothèque. Tes doigts effleurent la tranche des livres, devant toi. Parfois, tu en retires un précautionneusement, le feuillette doucement, en prenant soin de préserver la reliure. Il y a là des romans, de la poésie, mais aussi des ouvrages d’art et d’histoire. Un thé fumant est posé sur la table derrière toi. Maintenant, tu tiens entre les mains un recueil de correspondances d’un écrivain que tu ne connais pas. Tu tournes une page. Une photo jaunie s’échappe et tombe à tes pieds. Tu la ramasses. C’est le portrait d’un homme. Un homme qui te ressemble. Ton grand-père. Il porte un uniforme d’officier. L’uniforme d’une armée à laquelle il n’aurait jamais dû appartenir.
Dans la plus grande pièce de la maison, au rez-de-chaussée, il y a une cheminée immense. Des piliers en pierres massives encadrent l’âtre. Devant, une longue table s’étire jusqu’à la bibliothèque, de l’autre côté. Son bois sombre reflète les lueurs blafardes du lustre, qui pend juste au-dessus. Elle est encadrée sur toute sa longueur de chaises dont les hauts dossiers sont recouverts d’un tissu terne. La bibliothèque ploie sous le poids des ouvrages anciens, marqués par les outrages du temps. Il ne semble pas y avoir d’ordre et les livres paraissent avoir été rangés plus en fonction de leur taille et de leur volume qu’en fonction de la valeur qu’ils représentent aux yeux de leur propriétaire. A gauche de la bibliothèque, une fenêtre condamnée laisse entrevoir, au travers ses vitres poussiéreuses, la vigne vierge qui s’immisce dans les fentes de ses volets.
Faire entrer le son
Le feu crépite par moment, puis, une bûche incandescente se brise. Sous l’effet de la chaleur, la cheminée respire. On entend l’air happé et aspiré par le conduit. Le reste de la pièce est immobile, suspendue aux borborygmes du monstre.
Faire entrer l’odeur
Il flotte une odeur un peu fade mais persistante de vieux papier. S’y mêle des effluves de cuir et, bizarrement, de thym.
Faire entrer le personnage
Tu es debout devant la bibliothèque. Tes doigts effleurent la tranche des livres, devant toi. Parfois, tu en retires un précautionneusement, le feuillette doucement, en prenant soin de préserver la reliure. Il y a là des romans, de la poésie, mais aussi des ouvrages d’art et d’histoire. Un thé fumant est posé sur la table derrière toi. Maintenant, tu tiens entre les mains un recueil de correspondances d’un écrivain que tu ne connais pas. Tu tournes une page. Une photo jaunie s’échappe et tombe à tes pieds. Tu la ramasses. C’est le portrait d’un homme. Un homme qui te ressemble. Ton grand-père. Il porte un uniforme d’officier. L’uniforme d’une armée à laquelle il n’aurait jamais dû appartenir.
Consigne - Petits crimes exemplaires
Ecrire sous forme de fragments des petits crimes exemplaires
Je déteste le mot « malin ». Je n’achète jamais à prix « malin », je ne voyage jamais « malin », je n’ai aucune considération pour ce collaborateur si « malin ». Mais il a fallu que Dante l’écrive. Maintenant, il gît sur la table hexagonale de l’atelier d’écriture, mon stylo plume planté dans la poitrine. Le dictionnaire est tout tâché. C’est malin.
***
Madame Clairvoye avait de bonnes fesses. Quand elle écrivait au tableau, elle les agitait à tour de rôle. Pour faire bonne mesure, sans doute, elle s’était offert une nouvelle poitrine. Ses chemisiers peinaient à contenir les intrus. Madame Clairvoye était mon professeur de français. Elle nous lisait Stendahl en lissant sa chevelure peroxydée. Ceux du fond de la classe ne la voyaient que de loin. En effet, elle se déplaçait très peu, par la faute d’une jupe trop étroite qui, en limitant le débattement de ses cuisses (qu’elle avait généreuses), gênait grandement ses mouvements à l’intérieur de la classe. Madame Clairvoye avait une peau orange, due à une consommation aussi excessive que compulsive de carotène.
Alors qu’elle nous lisait un passage de « Le rouge et le noir », je vis Vieljeux, sur ma gauche, deux rangs devant, brandir une petite sarbacane en bambou. Il souffla et une bille de papier mâché atteignit Madame Clairvoye au front. Je me levai alors que la classe s’esclaffait et me dirigeai vers Vieljeux. Je lui pris la sarbacane des mains et la lui enfonçai dans la bouche d’un coup sec, puis j’appuyais jusqu’à ce que ses yeux roulent dans leurs orbites et que du sang coula de son nez. Parce que Madame Clairvoye, moi, je l’aime.
***
Un seul coup avait suffi. Elle gisait là, le crâne fracassé. Je n’aurais plus besoin de lui dire « enfonce-toi ça dans le crâne ! ». C’est fait.
***
A l’époque, j’avais quatre-vingt cinq ans. Je ne le voyais que pour Noël. Il venait chercher ses étrennes. Il arrivait vers midi, parce qu’il savait qu’à cette heure-là, il aurait un apéritif. Il me demandait des nouvelles en me parlant à la troisième personne :
-« Et comment va Papi ? »
-« Il se sent pas trop seul ? »
-« Il arrive encore à se tenir propre ? »
Je ne lui répondais que par borborygmes en essayant de trembler de tous mes membres.
Ce Noël là fut celui de trop. Lorsqu’il me demanda si je n’étais pas trop incontinent, je me levai, le contournai, pris la corde que j’avais préparé, la lui passai et l’attachai à sa chaise en serrant le nœud coulant. Je pris l’enveloppe des étrennes, la lui enfonçai dans la bouche et mis un gros scotch industriel. J’obturai le nez à l’aide d’une solide pince. Il agonisa tout l’après-midi.
***
Je déteste le mot « malin ». Je n’achète jamais à prix « malin », je ne voyage jamais « malin », je n’ai aucune considération pour ce collaborateur si « malin ». Mais il a fallu que Dante l’écrive. Maintenant, il gît sur la table hexagonale de l’atelier d’écriture, mon stylo plume planté dans la poitrine. Le dictionnaire est tout tâché. C’est malin.
***
Madame Clairvoye avait de bonnes fesses. Quand elle écrivait au tableau, elle les agitait à tour de rôle. Pour faire bonne mesure, sans doute, elle s’était offert une nouvelle poitrine. Ses chemisiers peinaient à contenir les intrus. Madame Clairvoye était mon professeur de français. Elle nous lisait Stendahl en lissant sa chevelure peroxydée. Ceux du fond de la classe ne la voyaient que de loin. En effet, elle se déplaçait très peu, par la faute d’une jupe trop étroite qui, en limitant le débattement de ses cuisses (qu’elle avait généreuses), gênait grandement ses mouvements à l’intérieur de la classe. Madame Clairvoye avait une peau orange, due à une consommation aussi excessive que compulsive de carotène.
Alors qu’elle nous lisait un passage de « Le rouge et le noir », je vis Vieljeux, sur ma gauche, deux rangs devant, brandir une petite sarbacane en bambou. Il souffla et une bille de papier mâché atteignit Madame Clairvoye au front. Je me levai alors que la classe s’esclaffait et me dirigeai vers Vieljeux. Je lui pris la sarbacane des mains et la lui enfonçai dans la bouche d’un coup sec, puis j’appuyais jusqu’à ce que ses yeux roulent dans leurs orbites et que du sang coula de son nez. Parce que Madame Clairvoye, moi, je l’aime.
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Un seul coup avait suffi. Elle gisait là, le crâne fracassé. Je n’aurais plus besoin de lui dire « enfonce-toi ça dans le crâne ! ». C’est fait.
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A l’époque, j’avais quatre-vingt cinq ans. Je ne le voyais que pour Noël. Il venait chercher ses étrennes. Il arrivait vers midi, parce qu’il savait qu’à cette heure-là, il aurait un apéritif. Il me demandait des nouvelles en me parlant à la troisième personne :
-« Et comment va Papi ? »
-« Il se sent pas trop seul ? »
-« Il arrive encore à se tenir propre ? »
Je ne lui répondais que par borborygmes en essayant de trembler de tous mes membres.
Ce Noël là fut celui de trop. Lorsqu’il me demanda si je n’étais pas trop incontinent, je me levai, le contournai, pris la corde que j’avais préparé, la lui passai et l’attachai à sa chaise en serrant le nœud coulant. Je pris l’enveloppe des étrennes, la lui enfonçai dans la bouche et mis un gros scotch industriel. J’obturai le nez à l’aide d’une solide pince. Il agonisa tout l’après-midi.
***
Consigne - Aleph
Ecrire un Aleph, directement ou avec un personnage qui le découvre. Au passé.
Par la fenêtre entrouverte, les rumeurs du marché me parviennent en flots réguliers. Après quelques minutes de torpeur, je me décidai à dissiper mes brumes et me levai dans un mouvement lent et mal assuré. Je parvenais à grand peine jusqu’à la cuisine. J’avais la tête lourde, la bouche pâteuse et une soif inextinguible. Je préparai un café fort. Un morceau de pain pas tout à fait sec traînait sur le buffet. Je me mis à la recherche du pot de miel. Mais, au bout d’un moment, je retrouvé le bocal vide, juché au sommet de la poubelle. J’avais décidément la bouche trop sèche. Aussi, je me décidai à descendre jusqu’au marché. Juste avant de sortir, je trébuchai sur une bouteille vide, dans le couloir.
Dehors, le soleil était déjà haut et un vent léger distribuait des effluves printanières. Je me faufilai entre les étals jusqu’à l’apiculteur. Je choisis un miel des alpages, qu’il me conseilla en m’ensevelissant sous un flot de paroles auquel ne put résister ma faible volonté du moment. Je remontai jusqu’à l’appartement, encore hagard.
Je m’installai à table. Le café était tiède. Je découpai le morceau de baguette sur sa longueur et j’entrepris d’ouvrir le pot. Il résista. Je me demandai un instant si l’alcool avait le pouvoir de dissoudre les muscles. Après plusieurs tentatives, aussi hasardeuses qu’humiliantes, le bouchon céda enfin.
Alors il se passa quelque chose d’extraordinaire. Une boule luminescente s’éleva doucement hors du pot. Je restai interloqué, me repassant à toute vitesse le film de ma soirée, en faisant la revue de tout ce que j’avais pu boire, fumer, inhaler ou ingérer, mais sans rien trouver qui put expliquer un tel phénomène. Au fur et à mesure, la lumière devenait plus aveuglante. Quand, tout à coup, je fus assailli d’images, en l’espace d’une seconde : l’Italie et les croûtes de fromage qui fondent au soleil. Paris sous la pluie et un ciel bas. Une cafetière jaune. La cloche d’une église. Une BMW décapotable qui fonce à vive allure dans les rues d’Ajaccio. Une table branlante sur ses tréteaux. Les falaises de Cornouailles. Le vendeur de souvenirs de l’aéroport de Washington. Un tajine au poulet et aux olives. Tes mains. Un drap froissé. Un vendeur de tapis. Une table de Noël avec une dinde trop cuite. Le parc des Buttes Chaumont. Un mur de pierre. Tes pieds. Le restaurant gascon de la rue Taine. Des arbres déracinés. Une rivière au lit desséché. Des lasagnes. Des fleurs fanées. Un mot sur la table. Ton dos. Un lit vide. Un morceau de tiramisu entamé. Lui. Une coupe de champagne. La vitrine du restaurant. Des gouttes de pluie sur les feuilles d’une vigne. Toi et lui.
Hier je t’ai quitté.
Par la fenêtre entrouverte, les rumeurs du marché me parviennent en flots réguliers. Après quelques minutes de torpeur, je me décidai à dissiper mes brumes et me levai dans un mouvement lent et mal assuré. Je parvenais à grand peine jusqu’à la cuisine. J’avais la tête lourde, la bouche pâteuse et une soif inextinguible. Je préparai un café fort. Un morceau de pain pas tout à fait sec traînait sur le buffet. Je me mis à la recherche du pot de miel. Mais, au bout d’un moment, je retrouvé le bocal vide, juché au sommet de la poubelle. J’avais décidément la bouche trop sèche. Aussi, je me décidai à descendre jusqu’au marché. Juste avant de sortir, je trébuchai sur une bouteille vide, dans le couloir.
Dehors, le soleil était déjà haut et un vent léger distribuait des effluves printanières. Je me faufilai entre les étals jusqu’à l’apiculteur. Je choisis un miel des alpages, qu’il me conseilla en m’ensevelissant sous un flot de paroles auquel ne put résister ma faible volonté du moment. Je remontai jusqu’à l’appartement, encore hagard.
Je m’installai à table. Le café était tiède. Je découpai le morceau de baguette sur sa longueur et j’entrepris d’ouvrir le pot. Il résista. Je me demandai un instant si l’alcool avait le pouvoir de dissoudre les muscles. Après plusieurs tentatives, aussi hasardeuses qu’humiliantes, le bouchon céda enfin.
Alors il se passa quelque chose d’extraordinaire. Une boule luminescente s’éleva doucement hors du pot. Je restai interloqué, me repassant à toute vitesse le film de ma soirée, en faisant la revue de tout ce que j’avais pu boire, fumer, inhaler ou ingérer, mais sans rien trouver qui put expliquer un tel phénomène. Au fur et à mesure, la lumière devenait plus aveuglante. Quand, tout à coup, je fus assailli d’images, en l’espace d’une seconde : l’Italie et les croûtes de fromage qui fondent au soleil. Paris sous la pluie et un ciel bas. Une cafetière jaune. La cloche d’une église. Une BMW décapotable qui fonce à vive allure dans les rues d’Ajaccio. Une table branlante sur ses tréteaux. Les falaises de Cornouailles. Le vendeur de souvenirs de l’aéroport de Washington. Un tajine au poulet et aux olives. Tes mains. Un drap froissé. Un vendeur de tapis. Une table de Noël avec une dinde trop cuite. Le parc des Buttes Chaumont. Un mur de pierre. Tes pieds. Le restaurant gascon de la rue Taine. Des arbres déracinés. Une rivière au lit desséché. Des lasagnes. Des fleurs fanées. Un mot sur la table. Ton dos. Un lit vide. Un morceau de tiramisu entamé. Lui. Une coupe de champagne. La vitrine du restaurant. Des gouttes de pluie sur les feuilles d’une vigne. Toi et lui.
Hier je t’ai quitté.
Consigne - Décrire une photo
Décrire le « studium » et le « punktum » d’une photo d’August Sander. La photo représente une famille posant sur le pas de la porte de leur maison.
Une famille. Le père, assis devant une porte. Le fils, debout à sa droite, en retrait, les mains derrière le dos. La mère, qui le surplombe, les bras croisés sur le battant bas de la porte, qui s’ouvre en deux parties.
Les deux battants de la porte sont massifs et le bois irrégulier, comme lessivé par trop d’années d’intempéries. Sur le battant haut, entrouvert, une pièce de métal grossièrement ouvragée lui donne toute sa distinction.
Le père, les mains jointes, un coude sur chaque cuisse, pose sur l’objectif un regard clair et apaisé. Une épaisse moustache noire dissimule la lèvre supérieure. Une pipe, au conduit rectiligne et au foyer profond déforme la lèvre inférieure. Il porte un costume noir sur une chemise blanche. Ses mains calleuses trahissent une activité manuelle intense que le costume strict aurait pu occulter.
Son fils porte une culotte courte et un tricot assortis de couleur claire. Figé, bien droit, on sent bien qu’il réalise là une figure imposée, sa jeunesse et son inexpérience l’empêchant sans doute d’afficher la même décontraction que son père. Ses souliers montants sont noués serrés, l’usure du cuir trahissant une utilisation intensive et sans doute exclusive.
La mère, accoudée sur le battant inférieur de la porte, porte une blouse sombre à carreaux, aux manches courtes et un tablier clair à rayures. Elle a la peau sombre et marquée de ceux qui travaillent dehors. Ses paupières lourdes s’affaissent un peu et elle affiche un regard résigné, presque absent, comme si cet instant n’appartenait pas vraiment à une vie qu’on devine laborieuse.
Le regard de l’enfant irradie. Il y a plus de vie dans chacune de ses pupilles que dans le reste de son corps, figé dans une posture contrainte. Son regard n’exprime ni défi, ni peur, ni méchanceté, ni amusement mais une détermination complètement déliée. Il bouscule le photographe comme si sa volonté de voir plus loin, de prendre possession de l’espace balayait les obstacles. Il y a dans ce regard le flot impétueux et irrésistible d’une vie qui s’annonce, comme si toute l’énergie qu’il allait déployer au long de son existence était déjà là, contenue, mais bouillonnante.
Une famille. Le père, assis devant une porte. Le fils, debout à sa droite, en retrait, les mains derrière le dos. La mère, qui le surplombe, les bras croisés sur le battant bas de la porte, qui s’ouvre en deux parties.
Les deux battants de la porte sont massifs et le bois irrégulier, comme lessivé par trop d’années d’intempéries. Sur le battant haut, entrouvert, une pièce de métal grossièrement ouvragée lui donne toute sa distinction.
Le père, les mains jointes, un coude sur chaque cuisse, pose sur l’objectif un regard clair et apaisé. Une épaisse moustache noire dissimule la lèvre supérieure. Une pipe, au conduit rectiligne et au foyer profond déforme la lèvre inférieure. Il porte un costume noir sur une chemise blanche. Ses mains calleuses trahissent une activité manuelle intense que le costume strict aurait pu occulter.
Son fils porte une culotte courte et un tricot assortis de couleur claire. Figé, bien droit, on sent bien qu’il réalise là une figure imposée, sa jeunesse et son inexpérience l’empêchant sans doute d’afficher la même décontraction que son père. Ses souliers montants sont noués serrés, l’usure du cuir trahissant une utilisation intensive et sans doute exclusive.
La mère, accoudée sur le battant inférieur de la porte, porte une blouse sombre à carreaux, aux manches courtes et un tablier clair à rayures. Elle a la peau sombre et marquée de ceux qui travaillent dehors. Ses paupières lourdes s’affaissent un peu et elle affiche un regard résigné, presque absent, comme si cet instant n’appartenait pas vraiment à une vie qu’on devine laborieuse.
Le regard de l’enfant irradie. Il y a plus de vie dans chacune de ses pupilles que dans le reste de son corps, figé dans une posture contrainte. Son regard n’exprime ni défi, ni peur, ni méchanceté, ni amusement mais une détermination complètement déliée. Il bouscule le photographe comme si sa volonté de voir plus loin, de prendre possession de l’espace balayait les obstacles. Il y a dans ce regard le flot impétueux et irrésistible d’une vie qui s’annonce, comme si toute l’énergie qu’il allait déployer au long de son existence était déjà là, contenue, mais bouillonnante.
Consigne - Ecrire les gestes quotidiens
Avant de s’ébrouer, le réveil émet un cliquetis à peine audible. Il s’agit d’un mouvement interne de nature électro-magnétique, quasiment imperceptible. Ce n’est pas un son sec et claquant, mais plutôt un grésillement rêche et très bref. Ce bruit, si infime qu’on se demande si on peut le qualifier ainsi, induit néanmoins mon éveil immédiat.
Mon bras lourd et gourd se dégage alors d’un mouvement lent et mal assuré des draps qui le recouvrent, afin de positionner la main gauche à l’exacte verticale du bouton REPETITION. Le temps qu’elle se place et la sonnerie a déjà retenti, déchirant le voile de silence que la nuit a tissé. Si bien que, prise de vitesse, la main tâtonne, les doigts affolés. Plusieurs boutons sont alors enfoncés, soit successivement, soit conjointement. A ce jeu-là, le nombre de combinaisons possibles est infini et la réaction de l’appareil ne correspond pas, de ce fait, à l’effet escompté. La plupart du temps donc, les oreilles doivent composer avec la stridence ironique de la machine. Car, si elle n’est pas douée de raison, sa constance mécanique n’a de cesse de démontrer l’inefficacité des tâtonnements fantaisistes. Et, plus la démarche entreprise dure, plus le son produit est amplifié, comme si un poinçon pénétrait l’oreille pour aller pointer la région du cerveau défaillante.
Lorsqu’un doigt trouve enfin le bouton REPETITION, la sirène s’évanouit précipitamment, comme aspirée par le noir de la chambre, annonçant un répit de sept minutes et trente secondes, dont je débute mentalement et immédiatement de décompte. Prévenu de l’inéluctabilité d’un récidive de l’appareil, je prépare la riposte en positionnant l’index sur le bouton ARRET. Le premier plaisir matinal sera d’enclencher ce bouton un dixième de seconde après le déclenchement de la deuxième sonnerie. Le sifflement aïgu et bref de vieux coq éraillé qu’émettra l’appareil marquera alors la victoire quotidienne de l’homme sur la machine.
Mon bras lourd et gourd se dégage alors d’un mouvement lent et mal assuré des draps qui le recouvrent, afin de positionner la main gauche à l’exacte verticale du bouton REPETITION. Le temps qu’elle se place et la sonnerie a déjà retenti, déchirant le voile de silence que la nuit a tissé. Si bien que, prise de vitesse, la main tâtonne, les doigts affolés. Plusieurs boutons sont alors enfoncés, soit successivement, soit conjointement. A ce jeu-là, le nombre de combinaisons possibles est infini et la réaction de l’appareil ne correspond pas, de ce fait, à l’effet escompté. La plupart du temps donc, les oreilles doivent composer avec la stridence ironique de la machine. Car, si elle n’est pas douée de raison, sa constance mécanique n’a de cesse de démontrer l’inefficacité des tâtonnements fantaisistes. Et, plus la démarche entreprise dure, plus le son produit est amplifié, comme si un poinçon pénétrait l’oreille pour aller pointer la région du cerveau défaillante.
Lorsqu’un doigt trouve enfin le bouton REPETITION, la sirène s’évanouit précipitamment, comme aspirée par le noir de la chambre, annonçant un répit de sept minutes et trente secondes, dont je débute mentalement et immédiatement de décompte. Prévenu de l’inéluctabilité d’un récidive de l’appareil, je prépare la riposte en positionnant l’index sur le bouton ARRET. Le premier plaisir matinal sera d’enclencher ce bouton un dixième de seconde après le déclenchement de la deuxième sonnerie. Le sifflement aïgu et bref de vieux coq éraillé qu’émettra l’appareil marquera alors la victoire quotidienne de l’homme sur la machine.
Consigne - Architecture sonore d'une maison de l'enfance
La maison de mes grands parents s’étirait le long d’une cour gravillonnée. En face, il y avait une remise et le poulailler. L’été, c’était la maison de toutes les effervescences. La plupart du temps, je me tenais dans l’entrée, traçant avec mes divers véhicules miniatures des chemins imaginaires.
Je percevais du dehors le ballet incessant des tracteurs. Ils rugissaient, éructaient, hoquetaient parfois. On entendait, à intervalle régulier, l’un d’entre eux qui peinait dans la côte. On le sentait vibrer sous la charge. Je l’imaginais alors en haltérophile, rouge, suant, suintant sous l’effort. On sentait chaque boulon gémissant et maudissant le poids trop important dont on l’avait affublé. Arrivé en haut, le conducteur changeait de vitesse, et on avait l’impression que le tracteur reprenait son souffle, poussait un soupir de soulagement. De ce brouhaha mécanique, émergeaient quelques éclats de voix. Les hommes s’invectivaient de phrases courtes, directes et impératives. Ils se disputaient rarement mais criaient toujours. Quelquefois, un chien aboyait. Bien sûr, personne n’y prêtait attention.
Les femmes s’activaient en cuisine, près de l’entrée. On y parlait beaucoup, on y criait aussi. Les casseroles, les couverts, les assiettes emplissaient l’air d’un tintement incessant. On aurait dit un concert de musique expérimentale dans un grand magasin le jour de l’ouverture des soldes. Parfois, je me prenais à imaginer que les bruits de la cuisine provenaient du poulailler. Ma grand-mère devenait alors la grosse poule acariâtre et dépenaillée qui cherchait des histoires à toutes les autres avec force cris éraillés. Les petites poules faisanes, toujours ensemble et toujours piaillant, ressemblaient à mes tantes. Et ma mère, bien sûr, était cette poule au plumage d’or, si distinguée et si discrète.
Les rares moments où le ballet des tracteurs cessait et l’activité en cuisine déclinait, on pouvait percevoir, à intervalle régulier, les râles faibles et la toux grasse de mon arrière grand-père, à l’étage. En face de moi, un escalier sombre menait jusqu’à sa chambre. J’y allais tous les jours. Il y flottait une odeur de vieux livres. Tous les bruits, ici, semblaient étouffés et lointains. Les volets fermés distribuaient des traits de lumière sur le parquet de chêne. J’imaginais souvent mon arrière grand-père en capitaine d’un navire qui s’éloignait dans un souffle de la vie qui l’entourait.
Je percevais du dehors le ballet incessant des tracteurs. Ils rugissaient, éructaient, hoquetaient parfois. On entendait, à intervalle régulier, l’un d’entre eux qui peinait dans la côte. On le sentait vibrer sous la charge. Je l’imaginais alors en haltérophile, rouge, suant, suintant sous l’effort. On sentait chaque boulon gémissant et maudissant le poids trop important dont on l’avait affublé. Arrivé en haut, le conducteur changeait de vitesse, et on avait l’impression que le tracteur reprenait son souffle, poussait un soupir de soulagement. De ce brouhaha mécanique, émergeaient quelques éclats de voix. Les hommes s’invectivaient de phrases courtes, directes et impératives. Ils se disputaient rarement mais criaient toujours. Quelquefois, un chien aboyait. Bien sûr, personne n’y prêtait attention.
Les femmes s’activaient en cuisine, près de l’entrée. On y parlait beaucoup, on y criait aussi. Les casseroles, les couverts, les assiettes emplissaient l’air d’un tintement incessant. On aurait dit un concert de musique expérimentale dans un grand magasin le jour de l’ouverture des soldes. Parfois, je me prenais à imaginer que les bruits de la cuisine provenaient du poulailler. Ma grand-mère devenait alors la grosse poule acariâtre et dépenaillée qui cherchait des histoires à toutes les autres avec force cris éraillés. Les petites poules faisanes, toujours ensemble et toujours piaillant, ressemblaient à mes tantes. Et ma mère, bien sûr, était cette poule au plumage d’or, si distinguée et si discrète.
Les rares moments où le ballet des tracteurs cessait et l’activité en cuisine déclinait, on pouvait percevoir, à intervalle régulier, les râles faibles et la toux grasse de mon arrière grand-père, à l’étage. En face de moi, un escalier sombre menait jusqu’à sa chambre. J’y allais tous les jours. Il y flottait une odeur de vieux livres. Tous les bruits, ici, semblaient étouffés et lointains. Les volets fermés distribuaient des traits de lumière sur le parquet de chêne. J’imaginais souvent mon arrière grand-père en capitaine d’un navire qui s’éloignait dans un souffle de la vie qui l’entourait.
Consigne - Pygmalion et sa belle
Ecrire l’histoire du retour de Pygmalion dans son atelier après qu’il ait demandé à Vénus de lui donner une femme aussi belle que sa statue. Il s’aperçoit que celle-ci a pris vie.
Les rumeurs de la rue se font plus précises. Jusqu’à présent, je ne ressentais que des vibrations sourdes. Tout devient plus net. A chaque instant, je découvre un son nouveau, plus clinquant, plus aigu que le précédent. Je sens un souffle sur mon bras. Mes doigts et mes paumes me démangent. Une douce chaleur monte en moi. Lorsque ce flot lent atteint la base du cou, la nuit dans laquelle j’étais plongée jusqu’alors s’estompe et laisse place à une aurore orange. Puis jaune. Puis blanche. Le voile opaque qui me recouvrait les yeux s’est désagrégé. Je vois. Je vois des ombres. Je distingue les lourds rideaux grenats qui contiennent maladroitement les rayons d’un soleil que je devine au zénith. La pièce est étroite et encombrée. Je relève doucement la tête. Je suis nue. Il y a un établi. Des marteaux. Des instruments de toutes tailles dont je ne saurais dire le nom. La fenêtre semble être entreouverte. J’entends des pas lourds dans l’escalier. Je me fige, puis, rapidement, je reprends la position dans laquelle je me suis réveillée. Le regard vers le plafond.
La poignée cliquette et la porte s’ouvre en grinçant. Quelqu’un est entré. Il dépose un sac et s’approche du lit sur lequel je repose. Il se penche et s’agenouille. Je sens son regard se poser sur mon corps. Il approche son visage et dépose un baiser sur mon épaule. Il a le souffle court. De nouveau, il m’embrasse l’épaule. Plus longuement. J’entends qu’il murmure, mais je ne comprends pas. Puis tout doucement, il me caresse le sein. Cette main me semble si familière. Il se relève et approche son visage du mien. « mon bébé » murmure t’il. Puis il m’embrase les lèvres. Il pleure. Je comprends alors que je lui dois la vie. Cette main est celle qui m’a faite. « Tu es mon œuvre » répète t’il doucement. Je le regarde. Son visage est mangé par une barbe hirsute. La sueur de son front se mêle aux larmes. Ses yeux brillent. Ses pommettes, hautes, sont empourprées. Il dégage une odeur âcre. Seules ses mains sur mon corps me sont agréables. « Nous serons heureux » dit-il maintenant. « Tu es une œuvre parfaite, plus rien ne me sert de sculpter encore » rajoute t’il entre deux sanglots.
Je me sens soudain prise d’un vertige. Ne suis-je qu’un aboutissement ? A quoi cela me sert-il d’être vivante, si c’est pour être statufiée dans le rôle d’une épouse parfaite ? Je ne rêve que d’émois, d’amour, de désillusions, de tristesse, de rires, de pleurs, de cris, de chagrins et de bonheurs. Mais, je lui dois la vie. Comment pourrais-je renier un tel don ? Il sanglote violemment désormais, son visage contre ma poitrine. Je porte ma main jusqu’à sa chevelure bouclée et la caresse doucement. Je me marierai avec toi. Je te le dois. Je te donnerai un enfant. Puis, je m’en irai.
Les rumeurs de la rue se font plus précises. Jusqu’à présent, je ne ressentais que des vibrations sourdes. Tout devient plus net. A chaque instant, je découvre un son nouveau, plus clinquant, plus aigu que le précédent. Je sens un souffle sur mon bras. Mes doigts et mes paumes me démangent. Une douce chaleur monte en moi. Lorsque ce flot lent atteint la base du cou, la nuit dans laquelle j’étais plongée jusqu’alors s’estompe et laisse place à une aurore orange. Puis jaune. Puis blanche. Le voile opaque qui me recouvrait les yeux s’est désagrégé. Je vois. Je vois des ombres. Je distingue les lourds rideaux grenats qui contiennent maladroitement les rayons d’un soleil que je devine au zénith. La pièce est étroite et encombrée. Je relève doucement la tête. Je suis nue. Il y a un établi. Des marteaux. Des instruments de toutes tailles dont je ne saurais dire le nom. La fenêtre semble être entreouverte. J’entends des pas lourds dans l’escalier. Je me fige, puis, rapidement, je reprends la position dans laquelle je me suis réveillée. Le regard vers le plafond.
La poignée cliquette et la porte s’ouvre en grinçant. Quelqu’un est entré. Il dépose un sac et s’approche du lit sur lequel je repose. Il se penche et s’agenouille. Je sens son regard se poser sur mon corps. Il approche son visage et dépose un baiser sur mon épaule. Il a le souffle court. De nouveau, il m’embrasse l’épaule. Plus longuement. J’entends qu’il murmure, mais je ne comprends pas. Puis tout doucement, il me caresse le sein. Cette main me semble si familière. Il se relève et approche son visage du mien. « mon bébé » murmure t’il. Puis il m’embrase les lèvres. Il pleure. Je comprends alors que je lui dois la vie. Cette main est celle qui m’a faite. « Tu es mon œuvre » répète t’il doucement. Je le regarde. Son visage est mangé par une barbe hirsute. La sueur de son front se mêle aux larmes. Ses yeux brillent. Ses pommettes, hautes, sont empourprées. Il dégage une odeur âcre. Seules ses mains sur mon corps me sont agréables. « Nous serons heureux » dit-il maintenant. « Tu es une œuvre parfaite, plus rien ne me sert de sculpter encore » rajoute t’il entre deux sanglots.
Je me sens soudain prise d’un vertige. Ne suis-je qu’un aboutissement ? A quoi cela me sert-il d’être vivante, si c’est pour être statufiée dans le rôle d’une épouse parfaite ? Je ne rêve que d’émois, d’amour, de désillusions, de tristesse, de rires, de pleurs, de cris, de chagrins et de bonheurs. Mais, je lui dois la vie. Comment pourrais-je renier un tel don ? Il sanglote violemment désormais, son visage contre ma poitrine. Je porte ma main jusqu’à sa chevelure bouclée et la caresse doucement. Je me marierai avec toi. Je te le dois. Je te donnerai un enfant. Puis, je m’en irai.
Consigne - Sur ma table de travail
Sur ma table de travail, à part mon cahier et mon stylo, il n’y a souvent qu’un objet. Une montre. On pourrait croire qu’elle est arrivée là par hasard. Il n’en est rien. Quand je m’installe, je la décroche de mon poignet, je glisse la partie du bracelet sans boucle dans le passant de l’autre partie du bracelet. Je la pose dans le prolongement de mon bras droit, à dix centimètres de ma main lorsque mon coude est dans l’axe de la tranche de la table. Elle repose toujours sur le côté, de telle sorte que le neuf semble tomber sur le plateau.
Partout où je m’installe, je respecte le même cérémonial. Parfois, on le remarque et on se moque un peu. Pourtant cette étrange coutume revêt une importance particulière. En posant cette montre, je me livre, je donne mon temps en pâture aux instants qui s’annoncent. J’abandonne mon armure temporelle. Craignez que, m’invitant, je ne m’y adonne pas. Ce serait alors le signe d’une indifférence, d’un malaise ou d’une irritation.
J’ai trois montres. Très différentes. La première, que je porte le plus souvent, a pour principal attrait de n’en avoir aucun précisément. Boîtier acier, bracelet caoutchouc, le cadran divisé en deux parties : une numérique et l’autre analogique. C’est une montre tout terrain, toute ambiance, toute chemise. On me l’a offerte à Copenhague, au mois de février. Je sens la neige fondue s’infiltrer dans mes chaussures, je bénis la chaleur du bol entre mes mains glacées. La deuxième est celle dont mon fils héritera, en ce jour où moi, son père, aurai décidé qu’il était temps pour lui de porter haut les couleurs familiales. J’imagine un salon-bibliothèque sombre, beaucoup de boiseries et des fauteuils club. On sera dimanche et on aura juste terminé le déjeuner. Je prendrai un air grave et je dirai : « Aujourd’hui, mon fils, il est temps pour toi,… ». La troisième est une montre post-moderne dont les cadrans tournent autour le l’aiguille fixe. Elle est la preuve inerte que le futur se rapproche aussi vite que le passé s’éloigne. Je suis peut-être né trop tard, chaque jour nouveau me prend par surprise.
Quand le récit s’achève, je referme le cahier, je pose le stylo sur la couverture, je déplie le bras, je saisis la montre, je glisse le bracelet hors du passant et je me l’ajuste au poignet. Puis, enfin, je regarde l’heure.
Partout où je m’installe, je respecte le même cérémonial. Parfois, on le remarque et on se moque un peu. Pourtant cette étrange coutume revêt une importance particulière. En posant cette montre, je me livre, je donne mon temps en pâture aux instants qui s’annoncent. J’abandonne mon armure temporelle. Craignez que, m’invitant, je ne m’y adonne pas. Ce serait alors le signe d’une indifférence, d’un malaise ou d’une irritation.
J’ai trois montres. Très différentes. La première, que je porte le plus souvent, a pour principal attrait de n’en avoir aucun précisément. Boîtier acier, bracelet caoutchouc, le cadran divisé en deux parties : une numérique et l’autre analogique. C’est une montre tout terrain, toute ambiance, toute chemise. On me l’a offerte à Copenhague, au mois de février. Je sens la neige fondue s’infiltrer dans mes chaussures, je bénis la chaleur du bol entre mes mains glacées. La deuxième est celle dont mon fils héritera, en ce jour où moi, son père, aurai décidé qu’il était temps pour lui de porter haut les couleurs familiales. J’imagine un salon-bibliothèque sombre, beaucoup de boiseries et des fauteuils club. On sera dimanche et on aura juste terminé le déjeuner. Je prendrai un air grave et je dirai : « Aujourd’hui, mon fils, il est temps pour toi,… ». La troisième est une montre post-moderne dont les cadrans tournent autour le l’aiguille fixe. Elle est la preuve inerte que le futur se rapproche aussi vite que le passé s’éloigne. Je suis peut-être né trop tard, chaque jour nouveau me prend par surprise.
Quand le récit s’achève, je referme le cahier, je pose le stylo sur la couverture, je déplie le bras, je saisis la montre, je glisse le bracelet hors du passant et je me l’ajuste au poignet. Puis, enfin, je regarde l’heure.
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